Tai chi chuan, Qi Gong, Sophrologie, méditation, respiration... Des pratiques au service du corps et de l'esprit
Commençons par quelques remarques sur nos apprentissages culturels occidentaux (les images intérieures avec lesquelles nous nous représentons) ...
Les expressions du quotidien (en avoir plein le dos, faire le dos rond...) témoignent de cette façon très indirecte que nous avons de parler de sa place dans notre imaginaire...
En fait, le dos est situé́ « derrière nous », Il est invisible... Psychologiquement, il est associé au passé (laissons cela dans notre dos, allons de l’avant) à ce qui est caché́ (se faire faire un enfant dans le dos... tourner le dos à...), inconscient...
Il n’a pas une image très positive (se mettre quelqu’un à dos, courber le dos, ado...) ...Les métaphores qui l’accompagnent n’invitent pas à une attention permanente au présent. Pour ne rien arranger, sa perception ne peut qu’être interne : on ne peut ni le voir, ni le toucher pendant l’action : il ne se manifeste vraiment que lorsqu’il se plaint !
Dans un registre légèrement diffèrent, symboliquement, il est associé à la verticalité́, au redressement (tiens-toi droit !). Il est plus « profond », assimilé à la colonne, orientant jusqu’à nos « valeurs»: le bas est sombre et un peu honteux (sexualité́, viscères), le haut fier et lumineux, que dis-je, divin (le cœur, l’esprit). Ces considérations orientent bien involontairement nos attentions et nos comportements...
Enfin, nous sommes dans un monde analytique, très concret, où les éléments (os, muscles...) sont plus étudiés dans leurs anatomies que dans leurs mouvements. L’apprentissage par la dissection est passée par là : pas de mystère sur comment c’est fait. Mais cela donne une information sur comment ça marche. Cela a de grands avantages en termes de réparation mécanique, mais laisse, hormis pour les spécialistes dans leur domaine, des zones d’ombres dans la mise en œuvre...
Ainsi, le volet anatomique et son fonctionnement mécanique sont remarquablement bien écrits sur papier mais l’approche concrète est bien différente. Nous constatons souvent un grand décalage entre ce que nous avons appris et les nécessités des pratiques... Marcher, soulever des poids, respirer, pratiquer « normalement » des sports amène à des difficultés qui témoignent de l’inadéquation des apprentissages.
Ainsi, nos représentations (habitudes) de ce qu’il convient de faire pour se mouvoir de manière harmonieuse et confortable semblent souvent dépassées dans l’action. Le dos est alors une de nos premières voix intérieures à exprimer son désaccord sur les raideurs, tensions et torsion que nous lui faisons subir.
Par exemple, les douleurs musculo-squelettiques du dos font maintenant partie des causes importantes et légitimes des arrêts de travail.
Cette vision mécaniste empêche parfois l’usage de compréhensions nouvelles. Par exemple, l’importance de la chaine musculaire postérieure (Mézières) a eu bien du mal a faire son chemin malgré́ la preuve de ses rôles. Elle a une fonction majeure dans la perception de l’équilibre, l’absorption des tensions tant physiques que psycho-relationnelles (la capacité́ d’adaptation à la verticalité́ et aux modifications du souffle etc... Son raccourcissement par toutes les tensions et crispations est source de mille maux. Pourtant de nombreuses personnes professent encore qu’il faut muscler le dos (ce qui raccourcit) ou faires des abdos (idem) ce qui, à terme ne fait qu’aggraver les choses. L’allonger est un vrai enjeu que propose, entre autres le tai chi.
Un autre exemple de représentation dysfonctionnelle, est celle de l’idée que « c’est le dos qui porte », confondant « le dos qui porte un fardeau, métaphore symbolique) et l’équilibre réel des poids....
En fait le dos intervient (voir croquis) en maintenant la rectitude de l’axe (même penché), ce qui permet aux deux sphères (aérienne et aqueuse) de « porter » ...
Le reste est une affaire de cuisse et de bras, mais ce n’est pas notre propos...
C’est là qu’il faut de petites tablettes de chocolat pour tenir la bulle d’eau... Le dos maintient le balancier, adapte.
Du côté́ du souffle, la représentation du fonctionnement respiratoire et de son influence sur le dos sont aussi très partielles... Nous avons appris, au gré́ des rencontres, à respirer soit par en haut (la poitrine qui se gonfle en avant, le prof de gym), soit par « le ventre » (ce qui serait plus détendu selon certains), dans les deux cas, une moitié́ du dos est oubliée.
La présence de tensions variées et d’un raccourcissement de la chaine postérieure n’aident pas à ramener l’attention aux mouvements qui pourraient se faire « derrière » ...
Or une partie importante de la coopération du souffle et du mouvement se trouve dans cette liberté́ de « déformation » du dos par le souffle.
Dans une respiration « centrée », l’allongement des courbes augmente considérablement le volume et n’entraîne pas le décalage des masses d’air (thorax) et d’eau (ventre) l’une par rapport à l’autre, maintenant ainsi l’axe (voir plus haut). Ainsi, paradoxalement, la respiration qui pourrait être un moteur d’un mouvement global baignant tout le corps devient, par l’immobilité́ relative du dos, facteur de déséquilibre dynamique et de limitation d’une partie importante du geste...
Inspiration > la colonne se redresse le manubrium plie
Expiration > Lacolonne revient dans ses courbes
De plus, les côtes s’articulent sur la colonne et il est aisé de comprendre que ses limitations par les diverses tensions seront une gêne de plus pour la dynamique respiratoire.
Il y a peu de documentation sur cette place du dos, heureusement celui-ci nous la rappelle quand nous constatons qu’un simple « point dans le dos » peut paralyser complètement notre respiration. Ce point peut être aussi bien du a une cause « physique » liée aux côtes qu’à une tension musculaire souvent d’origine psychosomatique. Cette approche se développe mais est encore loin d’avoir atteint la dimension nécessaire.
En revenant aux expressions déjà̀ citées (en avoir plein le dos, avoir bon dos, être le dos au mur, tourner le dos à quelqu’un, ça me fait froid dans le dos), on peut voir que ce sont toutes des expressions relationnelles...
Elles constatent que le dos est réceptacle de bien des émotions... Ses régions sont assez spécialisées. A la différence de ce qui se passe en médecine chinoise, plusieurs organisations des influences émotionnelles sur le dos existent. Mais presque toutes sont d’accord pour dire que la partie haute, dorsale, enregistre les émotions liées à la sécurité́ affective (ou non) et à l’échange, la partie basse, lombaire a lien avec la sécurité́ matérielle (ou non) et la transmission...
Les façons d’y remédier sont le plus souvent soit la parole, soit les étirements (et l’on en revient au raccourcissement émotionnel) et au tai chi... Pourquoi pas ?
Pour résumer, la connaissance anatomique du fonctionnement du dos en occident est souvent bien connue pour ses aspects neurologiques (correspondances moelle épinière, nerfs périphériques), osseux et musculaires, plus floue pour ce qui est global (chaînes musculaires, fascia...) ... Sa connaissance physiologique laisse de grands pans de côté́ (fonction d’information et respiration...)... La part de liens psychosomatiques est encore moins précise...
Certainement, cette pensée préside à une grande capacité́ de réparation mécanique dont on ne saurait se passer.
En revanche ces représentations semblent bien moins pertinentes pour ce qui est de la prévention, de l’observation et pour éviter le retour d’un trouble après une « réparation ».
En tout état de cause, nous avons beaucoup à apprendre en enrichissant notre représentation interne et en ouvrant une nouvelle relation avec notre dos... La pratique nous y invite constamment, mais il n’est pas facile de modifier des habitudes gestuelles inscrites depuis si longtemps. Notre bonne volonté́ se heurte parfois à des règles établies par nos apprentissages antérieurs.
Dans ce contexte, le changement de logique, de cadre conceptuel est une opportunité́ aux richesses insoupçonnées.
La représentation énergétique de la médecine chinoise nous propose d’aborder les choses d’une manière radicalement autre, complémentaire.
Cette autre représentation peut nous sembler parfois déroutante (image du corps taoïste présentée sous le texte).
L’apparence très décalée au début s’avère ensuite d’un pragmatisme inattendu. Car cet autre monde métaphorique est très diffèrent, dans le positionnement de l’observateur. Il est plus « centre /périphérie » que « haut/bas », plus « changement et mouvement » des phénomènes qu’analyse structurelle, plus sur leur fonction que sur les phénomènes eux-mêmes, plus sur ‘comment accompagner le changement’ que sur le pourquoi de celui-ci, plus près de la fonction que du fait...
Le tai chi est issu de ce monde, de cette pensée. S’en inspirer peut aider chacun à trouver du sens, à percevoir la place de certains mouvements issus de ce regard diffèrent.
Cependant, point n’est besoin de devenir médecin chinois pour pratiquer le tai chi, mais si ces quelques regards permettent de semer des graines de compréhension des dynamiques du geste, alors avançons... Puisque le dos est invisible, peut être le domaine du subtil nous y conduira vers quelque perception différente...
Il n’est pas question de reprendre les fondements de la médecine chinoise dans ce petit travail. Mais avant de parler du « dos » dans ce cadre, il me semble nécessaire de rappeler un peu les principes de pensée qui y président.
Je rappellerai donc juste quelques bases pour entreprendre le déploiement de ce qui suit.
Dans cette conception du monde, tout est « énergie», c’est à dire « différence » et interaction dynamique entre ce qui crée différence par rapport au reste, phénomène ou fonction.
Cet énoncé́ traduit la dualité́ dans l’unité́ d’un phénomène par le mouvement constant entre ses deux pôles, la relation dynamique qui les lie.
Tout phénomène est ainsi un dynamisme Yin Yang puisqu’il est diffèrent du tout. Il me semble important de rappeler que yin yang exprime des dynamismes, non des états.
« Qu’est-ce Yin ? C’est ce qui devient Yang... Qu’est-ce que Yang ? Ce qui devient Yin » (Wang Bi lettré du 3èmesiècle)
La forme du tai chi est entièrement portée par ce double mouvement, que ce soit dans les aspects du souffle, de la martialité́ comme des plus petits mouvements
Toute manifestation fait ainsi partie d‘un ensemble yin yang qui exprime l’inévitable interaction entre les aspects énergétiques opposés et complémentaires d’un même phénomène ou d’une même fonction.
Ainsi, le dos ne peut s’envisager « seul » mais dans ses fonctions au sein de multiples couples yin yang de l’homme (devant/derrière en est un des exemples). Il ne peut non plus s’envisager comme une entité́ anatomique mais dans la complexité́, multiplicité́ définie par les relations qu’il va entretenir avec des ensembles Yin Yang dont un pôle dynamique va résonner dans cette zone fonctionnelle.
Les images et métaphores dont fourmille le discours énergétique et médical seront les repères de lecture. Ce choix d’expression est constant, car il permet à chacun de créer sa représentation personnelle à partir de ses images intérieures, de son expérience... Il s’agit de médecine, d’une représentation des équilibres internes, donc invisibles. Pour représenter concrètement cette intériorité́, seront soit des images englobant la personne comme unité́ : un microcosme au sein du macrocosme (la tête « le ciel », les pieds «la terre »), soit celles, intériorisées, des relations observables dans le monde visible (les saisons, les mouvements -vent -feu...). Les images auront à cœur de suggérer des relations dynamiques, des mouvements et non de se limiter à des descriptions figées. Le mouvement est la vie : même une description la porte, « ou non ».
Ainsi des images. Par exemple le corps taoïste est une image contenant autant d’images évoquant les organes et leurs emblèmes mais le dessin évoque, par la position, les actions, les modes relationnels que chacun entretien avec le reste... Ou la position des poissons évoquant en même temps mouvements sans fin, circulaires et complémentaires...
Ainsi la société́ est métaphorisée à l’image de la nature, la personne est métaphorisée à l’image d’une société́, et vice versa. L’ordre du monde se décline à tous niveaux.
Aussi, l’empereur, fils du ciel (et donc qui s’y soumet), « qui transmet son mandat », est au centre, au codeur. Il est maitre de l’espace et du temps et dit l’ordre du monde.
Il se tient face antérieure au sud. Il expose le devant à la lumière (poitrine, cœur, poumon) et répand le shen (esprit) dans toutes les directions.
Sa face postérieure, le dos, regarde le nord, face à l’obscurité́. Peut-être comprenez-vous maintenant que l’obscurité́, c’est ce qui devient la lumière... Et la première fonction du dos...